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09-2015 - Serrons nous fort

Les pages botaniques du JBL

09-2015 - Serrons nous fort

Ecrit par JBL dans Jardin botanique de Lyon le 23 oct 2015

L’année 2014 a été marquée par l’abandon obligatoire d’un véritable « sanctuaire professionnel » et en même temps de la rupture du lien affectif avec ses occupants de longue date. La migration programmée des collections et jardiniers des « petites serres froides » devenues inadaptées au maintien des collections vivantes et du travail des agents, vers des structures neuves aptes à les accueillir a été entamée. Il est resté des « serres froides » une matrice vidée de sa substance, et hantée de souvenirs fameux ou désuets que nous portons en nous.

Cette fois c’est définitif, on arrive au bout de notre histoire...

Gilles femmelat - Photo 1

Dans quelques jours, au plus tard dans quelques semaines, nous devrons nous quitter après une relation de plus de 35 ans. Comme lors d'une séparation non choisie je te prie de croire que j’en suis un peu triste, même si autour on me rassure, en prétendant que ce sera mieux pour nous deux. Notre histoire est donc consommée, mais je ne te quitte pas sans regrets ni sans souvenirs, laisse-moi t’en rappeler quelques-uns. Je revois l’époque où les jardiniers te présentaient les offrandes fleuries de chaque saison, on t’habillait alors de chrysanthèmes ou de fuchsias. Tu acceptais nos hommages simplement, mais avec tout de même assez de majesté pour que nos visiteurs les plus fidèles se souviennent d'un temps où tu ne craignais pas d'afficher des couleurs.

En ces instants tu étais "guillerette" et tu posais volontiers devant l’objectif, tu acceptais même quelquefois les avances de peintres qui s’efforçaient de reproduire les tons rouille de tes structures, la transparence de ta peau de verre et ce qui restait des lavis blanchâtres des écrans solaires dont nous te recouvrions aux heures les plus chaudes de l’été. Je me souviens des sons. Le tempo affolé des merlettes momentanément emprisonnées sous ta verrière qui communiquaient de leur bec en un morse incompréhensible à l’humain, avec un compagnon resté lui à l’extérieur, libre. Le bruit des averses de pluie ou de grêle dont les plus grands épanchements impressionnaient tant le public piégé par une météo revêche, lorsqu’il se retrouvait certes abrité, mais finalement inquiet sous ta toiture rendue pour l’occasion aussi sonore que celle d’un instrument à percussion. Et aussi nos chants et sifflotements accompagnant les journées de travail, dans un registre selon l’humeur entre classique et populaire, lorsque de l'une de tes chapelles s'élevait un Stabat Mater péniblement stridulé, d'un autre côté s'envolaient en réponse contradictoire les incontournables poésies rebelles de Georges Brassens, ou la complainte de Gérard Lambert et encore bien d'autres tentatives musicales. Les initiés se souviendront de Y.M.C.A, l’hymne fédérateur de "Village People".

Gilles Femmelat - Photo 3Toutes ces années passées ensemble, presque sans nous rendre compte de la quiétude partagée. Je cultivais mes plantes, tu les abritais de ta charpente couveuse, et puis…

A présent on le voit bien, tu n’es plus que l'ombre de toi-même, tu vivotes sans conviction réelle, tu n’y crois déjà plus, et de mon côté, j'ai de plus en plus d’hésitation à te confier mes fragiles possessions végétales. Entre nous on peut bien le dire, ton grand âge t'autorise aujourd’hui quelques fuites, et cette énurésie est grandement préjudiciable à notre "succulente" progéniture.

Avoue que tu t’es un peu laissée aller ces derniers temps, tu as perdu de ta fraîcheur, et j’ai vraiment senti que tu " lâchais l’affaire " lorsqu’il y a quelques années, tu t’es coiffée de ce filet protecteur à larges mailles, le visiteur non averti s’étonne de te voir ainsi fagotée, alors on explique que par sécurité pour tous , cette résille de mauvais goût t'est devenue indispensable.

Comme tes portes ne s’ouvrent plus pour lui depuis quelques années, le public ne sait pas que sous les verres, un filet identique est placé là, pour éviter que des lambeaux de toi(t), ne tombent sur nos têtes, et c’est dans ce hamac improvisé, récolteur éventuel des résultats de tes dangereuses desquamations, que dernièrement tu t’es autorisé une salve d’honneur, une explosion florale généreuse et rare que tu as menée à son terme avec un brio certain. Les esprits les plus scientifiques d’entre nous y verront sans doute une floraison particulièrement marquée de Neoalsomitra sarcophylla, liane gigantesque qui explore en nature les frondaisons les plus hautes et qui, faute de canopée à sa mesure se prélasse ici au creux de ce filet, s’étale et rampe, envoie ses dizaines de mètres de tiges et racines jusqu’à recouvrir la surface entière de ta verrière, et prodigue en période de canicule une ombre épaisse qui compense un peu tes montées en température, depuis que tu manques de souplesse au niveau de ton système d’aération, avec des articulations désormais ankylosées...

Moi, je veux y voir une superbe déclaration de renoncement, un ultime cadeau avant l’inévitable séparation, le symbolique chant du cygne en même temps qu’un pied de nez complice face aux affronts du temps qui passe, un signe avant que nous nous quittions.

Cette fois je te laisse, je vais bien sûr continuer à siffloter, mais sous d’autres chapelles que les tiennes.

Gilles femmelat - Photo 4 Neoalsomitra sarcophylla : auteur A. Donzet

Gilles femmelat - Photo 5 Neoalsomitra sarcophylla : auteur G. Femmelat

Auteur : Gilles Femmelat - Jardinier botaniste

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