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Le Moulin d'Ancette et ses meuniers

Vivre la biodiversité-France

Le Moulin d'Ancette et ses meuniers

Ecrit par Karine Bontemps dans Saint-Julien-d'Ance le 28 aoû 2020

Le dernier meunier qui a exploité le moulin était Joseph Salanon, plus connu sous le nom de Jojo (voir photo).

Histoire du moulin et des meuniers

Depuis 1470 jusqu’à aujourd’hui, nous avons trace du nom de tous les meuniers qui se sont succédés au moulin d’Ancette soit dans une partie de celui-ci, soit dans le moulin entier.

La famille Bontemps, propriétaire actuelle du moulin représente la 18è génération de meuniers, leur maman, Micheline Bontemps, est la fille de Antoine Chevalier né au hameau de Bouriane et ayant vécu chez son oncle Jean Marie Salanon au moulin d'Ancette.

Les meuniers d'Ancette

De 1470  jusqu’au moins 1525, le moulin a été exploité par la famille Dancette, puis a semblé tomber en déshérence, par suite de l’extinction de cette lignée.

Le 25 juillet 1537, Valentin, seigneur du lieu, vend le moulin à Pierre Blanc.

En 1583, une fille de Jacques Blanc, fils de Pierre, épousera Jacques Marconnet. Jacques Blanc avait également un fils Claude.

A la mort de Jacques Blanc, avant 1606, Claude Blanc et Jacques Marconnet se partagent le moulin. Ce partage en deux du bâtiment existera jusqu’au milieu du XIXème siècle.

 A peu près à la même époque, Clauda Blanc, fille de Jacques ou plutôt de Claude, épouse Benoit Salanon.  Une fille de Jacques Marconnet, Catherine, épousera Anthoine Audier.

La lignée Audier, ou Odier, s’occupera d’une partie du moulin jusqu’au milieu du XIXème siècle. La descendance directe des Salanon et donc de Pierre Blanc, exploitera l’autre partie du moulin, et sa totalité à partir de 1868) jusqu’à la mort du dernier meunier, Joseph Salanon, en juin 2014.

Et avant lui, voici l'histoire racontée avec les archives familiales  :

Meunier d'Ancette : Le Toine d'Ancette (texte de Aline Vallée cousine de Joseph Salanon, une de ses petites filles, s’appuyant sur les souvenirs racontés par sa mère et ses tantes, et les archives familiale … Texte corrigé aimablement par ses cousins et cousines… et en particulier Alain Baudesson le 30/04/2016

Le  Toine d’Ancette : Antoine Chevalier 1888 – 1938

Chevalier Antoine

En ce matin de la fin de l’été 1937, la température est douce, une bonne odeur annonce le début de l’automne et la rosée couvre l’herbe.  

Antoine Chevalier est parti tôt à pied de Saint-Georges Lagricol, avec sa femme et ses quatre filles, pour rendre visite à sa famille à Saint-Julien d’Ance. Il regarde ce paysage qu’il aime tant et qu’il connait par cœur. Ses douces montagnes, anciens volcans, rabotées par le temps, transformées en plateaux et vallons.

Dans les champs, le blé, le seigle, l’orge, l’avoine et le colza ont été récoltés, les foins sont rentrés, les pommiers et poiriers croulent sous les fruits mûrs.

Instituteur laïque, Antoine profite des ses vacances scolaires pour revenir dans son pays natal, la Haute Loire.

Les quatre filles caracolent en tête en portant le panier du pique-nique. Lui marche doucement avec sa femme : ils sont bien fatigués tous les deux. Mirza, sa petite chienne au poil ras, fait l’aller retour entre les fillettes et son maitre.

Il se rappelle son passé…

 

Son mariage avec Philomène Jousserand

 

C’était … il y a 18 ans déjà !  Son retour à la vie civile et son mariage.

 Après les 4 horribles années de guerre et les 8 longs mois dans les troupes d’occupation de la Sarre, il est enfin démobilisé.

A son retour au pays, les gens l’ont serré dans les bras comme pour réaliser qu’il était bien là,  presque étonnés de le voir vivant, et si peu abîmé par la guerre. Lui est atterré de constater tous les absents : ses amis, ses conscrits, et des membres de sa famille : son frère, ses beaux frères, ses cousins… et tous les estropiés, les mutilés. Trop d’hommes qui manquent dans les champs, dans les maisons, quelle tristesse ! Pas une famille qui n'ait été touchée ...

Lui s’en est "bien" tiré : gazé et blessé aux jambes ; il se sent presque coupable d’être vivant. De la guerre il lui reste une constellation de taches tatouées sur ses bras et ses jambes : des éclats d’obus.

Une bouffée d’espérance est là: tout le monde pense que c’est la der des ders, qu'après cette boucherie, la paix sera durable et définitive.

Le lendemain de son retour au moulin, il est allé voir sa sœur Jeanne, veuve de guerre, à St André de Chalencon pour lui présenter ses condoléances et la réconforter. La pauvre vivait seule avec son petit Joannès, né juste avant le départ de son père à la guerre. Encore un enfant qui ne connaitra pas son père. Ils avaient parlé à bâtons rompus des disparus, des blessés, puis des nouvelles des proches…   Cinq ans, cinq ans d’absences ! Que de choses s’étaient passées.

Ensuite, ils avaient ébauché de son avenir : il retrouvait le poste laissé avant la guerre, puis il exprima le désir de remplacer sa petite chienne morte pendant son absence. Jeanne l’emmena chez sa voisine Maria Berton. Les chiots de Maria étaient réputés dans toute la région pour leur intelligence. Il faut dire que Maria parlait à sa chienne, à ses chèvres, et qu’elle menait tout son petit monde avec douceur, amour et fermeté.

Chez Maria il trouva son bonheur et même plus. Non seulement il trouva une jolie petite chienne, mais aussi il fit la connaissance de la sœur de Maria : Philomène, et leurs cœurs se mirent à battre à l’unisson.

 

La Philomène Jousserand (née le 02.07.1888) était alors une belle femme de 31 ans, travailleuse et intelligente : couturière avec une jolie clientèle dans le hameau de Combres dans la commune de Roche en Reigner, elle était fière de posséder une machine à coudre à pédale.

Elle était réputée pour la création de nouvelles dentelles au carreau : le "récolteur" passait voir Philomène pour lui acheter ses créations de « cartons » de nouvelles dentelles à la mode, qu'il distribue ensuite dans les hameaux aux dentelières qui travaillent à façon chez elles.

L’envie de vivre, de rattraper le temps perdu, d’oublier les horreurs vécues, lui fait demander très rapidement la main de la Philomène.

A leur mariage, Philomène est riche de 3800 francs, une jolie dot qu’elle a réunie avec son travail de couturière et son héritage. Son contrat de mariage stipule qu’elle possède du linge personnel, des bijoux et des meubles : un lit, une commode (donnée traditionnellement en héritage à la cadette de la famille : la "canou"),  une table ronde, une table de nuit, une table de toilette, trois chaises, une chaise longue, une glace, des draps, oreillers, traversins et édredons avec leurs enveloppes, quatre couvertures, une paire de rideaux, des tapis, une nappe et ses douze serviettes de table, une douzaine de serviettes de toilette et d’essuie-mains ainsi qu’une jolie somme en argent et en valeurs, sans oublier sa précieuse machine à coudre.

Lui fait un apport personnel à la communauté bien moindre, 1800 francs, mais il a son salaire et un appartement de fonction pour abriter le jeune couple : sans cet appartement de fonction, ils n’auraient pas pu se marier car ils ne possédaient ni l’un ni l’autre de maison.

 

Depuis leur mariage en septembre 1919, sa Philomène et lui ont bien vieilli : 5 grossesses ont fatigué sa femme et rendu sa santé fragile, elle y voit moins bien depuis qu’elle a perdu l’usage d’un œil à la suite d'un décollement de rétine, et depuis quelques temps, un sournois mal féminin l’affaiblit. Il se fait du souci pour elle : elle devra peut-être subir une opération dans quelques jours. Ils vont rentrer plus tôt chez eux à Fraisses, dans le canton de Firminy. 

Gazé pendant la guerre, il a du mal à respirer depuis quelques années, se sent oppresser et tousse beaucoup le matin ; son teint est devenu rubicond, il a pris du poids. Il y a 2 ans, l’Etat a enfin reconnu son mal et lui a octroyé une pension de guerre à 10 % d’invalidité.

 

 

Antoine regarde ses filles. Toutes les quatre sont de belles filles blondes aux yeux bleus, avec un nez fin et long.

Les deux plus jeunes, la main dans la main, chantent en marchant, elles font plaisir à voir. Elles sont coquettement vêtues avec les anciennes robes de leurs grandes sœurs, remises au goût du jour par leur mère.

La plus petite Renée, "la Canou", a 8 ans ; elle est d’un caractère fort et soumet sa sœur Micheline de 2 ans son ainée… Toutes les deux vont à l'école primaire.

Renée ressemble en caractère, ténacité et capacité intellectuelle à leur ainée Ninette. Micheline est d’un caractère plus doux, comme Andrée. 

Andrée va avoir 16 ans, elle est en train de devenir une belle jeune fille. Elle seconde efficacement sa mère dans les tâches ménagères, elle est maternelle avec ses petites sœurs. Moins douée pour les études que son aînée, elle rentrera en septembre à l’école hôtelière. Cette orientation lui convient parfaitement bien.

Ninette, l’ainée, va avoir 17 ans ; elle intègrera l’Ecole Normale à la fin des vacances. Antoine est fier d’avoir une fille brillante, il s’est beaucoup occupé d’elle pour qu’elle arrive à ce résultat et a suivi de près ses études, la faisant réviser le soir.

 

Et pourtant que de soucis ! Par deux fois, ils ont cru la perdre et le curé lui a administré l’extrême onction.

La première fois c’était à la suite d’un coup de pied de cheval. Les fillettes étaient dans un pré à garder les vaches en compagnie de leur mère et de leur tante Maria Berton. Ninette est passée derrière le cheval, une vieille carne caractérielle : le coup de sabot est parti, atteignant Ninette en pleine figure, lui broyant les os de la face. Le médecin du village en voyant la petite fille, si gravement blessée a pensé qu’elle ne passerait pas  la nuit, le curé est appelé et lui administre l’extrême onction. Le lendemain elle était toujours en vie ; Antoine a emprunté la charrette de son voisin et a descendu sa fille à l’hôpital de Saint-Etienne, où un jeune chirurgien a tenté l’opération de la dernière chance : il a retiré un à un les os broyés du maxillaire droit en passant par l’intérieur de la joue. Antoine se souvient d’avoir passé plusieurs jours au chevet de sa fille … Et le miracle s’est produit : Ninette a survécu, avec un léger creux au lieu de sa pommette qui la défigure un peu.

A cette époque, ni les antibiotiques, ni la sécurité sociale n’existaient, la famille a du puiser dans ses économies pour payer les soins ; depuis la vie est plus dure.  Vraiment pas de chance. L’assurance de l’oncle Berton s’est défaussée et n'a pas voulu rembourser les frais d’hospitalisation. Cela a provoqué un froid entre les deux familles : les Chevalier ne vont plus passer leurs vacances dans le petit appartement que les Berton mettaient à leur disposition dans leur relais de poste ; Maria qui n’a pas d’enfant est triste de ne plus passer de bons moments avec ses nièces et sa sœur Philomène. La famille est déchirée et les Berton ne peuvent pas payer, ils sont trop pauvres.

Les soucis de santé de Ninette ne s’arrêtent pas là. Quelques temps plus tard lors d’un passage chez de la parentèle dans un hameau où l’eau du puits était connue pour ne pas être bien potable (la fosse à purin se trouvait non loin du puits), Ninette refuse de mettre un peu de vin dans son eau pour la désinfecter. Quelques jours plus tard, elle tombe gravement malade : c'est la typhoïde, avec encore des frais de médecin et de médicaments. Ses sœurs sont envoyées dans la famille.  Pendant plusieurs jours Ninette  délire ; on la croit perdue, le curé est à nouveau appelé.  Mais elle s’en sort. Très amaigrie mais animée d'une volonté farouche, elle rattrape le temps perdu à l’école et décroche son entrée à l’Ecole Normale. Elle a eu de la chance, beaucoup de chance.

 

Sa toute petite enfance à Bourianne :

Les souvenirs d’Antoine continuent à défiler : sa toute petite enfance avec ses parents au hameau de Bourianne lui revient.

Sa mère Virginie Salanon est une fille du meunier d’Ancette : c’est un très beau parti car les meuniers sont riches.  Elle s’est mariée la même année que son frère Jean-Marie Salanon de 3 ans son aîné.

Son père, Joachim Chevalier n’avait pour seule richesse que l’instruction et la maison de Bourianne. C’est sans doute une mésalliance. Son grand père n’a pu se marier grâce à la générosité d’un oncle sans descendance qui lui a légué plusieurs champs.

Antoine se rappelle de sa mère, de ses petits frères et sœurs : 5 enfants en moins de 7 ans de mariage… A la naissance du plus jeune Etienne, Antoine, du haut de ses 6 ans, aide déjà son père à la ferme, garde les vaches, les chèvres et les moutons en compagnie de sa chienne, leur donne à manger à l’étable, guide les bêtes pour labourer les champs,... Sa sœur cadette Marie, 5 ans, reste à la maison et aide comme elle peut, sa mère à garder Léon 4 ans et Jeanne 2 ans. C’est qu’il y a du travail à la ferme : la mère n’arrête pas entre la traite des vaches, la fabrication du beurre et du fromage, la cuisine, l'entretien du feu, la lessive à la fontaine du hameau, le potager, et quand il reste un peu de temps la couture, le ravaudage, et aussi la dentelle au carreau pour gagner quelques sous. Dès quatre ans les fillettes apprennent à faire de la dentelle simple et étroite au début puis de plus en plus compliquées.  

Mais après la naissance d’Etienne, la mère reste couchée avec une mauvaise fièvre. Le nouveau né est rapidement placé en nourrice et la grand-mère maternelle Jeanne Nuel, veuve Salanon, s’installe à la maison pour soigner sa fille et aider son gendre. La grand-tante Marie Lagnier vient prendre la petite Jeanne pour soulager la maisonnée. Antoine se rappelle de sa mère fiévreuse allongée dans son lit. Le mal augmente, elle délire. Visite du médecin, puis du curé.

Le frère de sa mère et meunier de son état, n'a pas d'enfant. Pourtant frère et sœur se sont mariés en même temps : un foyer sans enfant et l’autre en a trop. Jean Marie prend Antoine chez lui, provisoirement d’abord, puis définitivement à la mort de la mère.

 

Tout à ses souvenirs, Antoine n’a pas vu le temps passer : ils sont arrivés à St Julien d’Ance. Ils contournent l’église et se dirigent vers le cimetière, dans le coin le plus proche du moulin réservé à la famille Salanon, se trouve la tombe de sa mère. Pas de pierre mais une jolie épitaphe en bronze :

 

ICI REPOSE

Virginie SALANON

Epouse CHEVALIER

DE BOURIANNE

Décédée le 1er avril 1894

A l’âge de 33 ans

Elle avait été le modèle des jeunes filles

Elle fut le modèle des épouses et des

Mères de familles

Vivement regrettée de sa mère de son

Epoux ainsi que de ses frères

PRIEZ POUR ELLE

 

En chemin, les filles ont cueilli quelques fleurs sur le bord du chemin et les déposent sur la tombe. Tous restent un moment à se recueillir devant cette humble tombe en terre, puis Antoine va sur la tombe de son bien aimé oncle Jean Marie Salanon qui a été rejoint l’année dernière par sa chère femme Rosine.

Les pensées d’Antoine poursuivent leurs cours…

 

Son enfance, sa deuxième famille : le moulin d’Ancette

Antoine ne se rappelle pas du jour de son arrivée au moulin : tout c’est fait si facilement !

Pour Jean-Marie et sa femme Rosine, son arrivée est une bénédiction. Le couple après 7 ans de mariage n’a toujours pas d’enfant et le caractère débrouillard et vif du petit garçon les ravit. Ils se prennent d’affection pour l’enfant qui le leur rend bien.

Antoine se souvient du chien qui l’aidait à garder les bêtes, des mules et des chevaux qu’il sut manier bien vite avec une remarquable adresse, et aussi les panser, les soigner et leur parler. Il a toujours dans ses poches une friandise à leur donner : un quignon de pain, quelques cynorhodons, une pomme cueillie sur un arbre sauvage.

Les meuniers sont riches, ici toute l’année on mange à sa faim. Le moulin est un gros moulin. Il possède 4 meules en pierre, dont l’une munie d’un rouleau est pour faire de l’orge perlé ou pour piquer le trèfle, les 3 autres servent pour faire de la farine de blé, ou de seigle. Des tamis tournent pour trier la farine plus ou moins fine. Il y a aussi des égraineuses pour trier les grains de blé des autres graines sauvages. 

Il apprend très jeune à faire les tournées pour aller chercher ou livrer le blé, le seigle et la farine. Connu de tous dans les hameaux environnants il devient vite « le Toine d’Ancette ». Souvent il en profite pour s’arrêter à St Julien voir sa sœur Marie qui est élevée par sa grand-mère Jeanne Nuel, une femme dure au caractère rêche. Cette femme a quitté le moulin l’année du mariage de ses 2 enfants, après la mort de son mari. Bien souvent Antoine trouve sa petite sœur assise un carreau sur les genoux, à faire de la dentelle, devant la maison en compagnie de l’aïeule, les yeux rougis : la petite fille s’est trompée dans ses fuseaux et la grand-mère l’a piquée avec une épingle du carreau pour lui apprendre à faire plus attention.  Un jour, elle murmure en cachette à son frère qu’elle rêve de manger un morceau de lard avec du pain bis… A partir de ce moment là, Antoine lui donnera en douce un morceau de pain ou une pomme  prélevé sur son repas. Un lien indestructible s’est tissé entre les deux enfants.

Marie est restée dans cette maison à soigner sa grand-mère jusqu’à la mort de celle-ci en 1913. Très pieuse elle utilise maintenant le prie-Dieu de sa mère gravé à son nom Virginie Salanon.   

Antoine a 9 ans quand sa tante Rosine met enfin au monde une petite fille, Rosa, qui est suivie 2 ans plus tard par Jean-Baptiste et puis Julia en 1901. Pour Antoine, ces « cousins » sont des petits frères et sœurs avec des liens privilégiés qui dureront toute leur vie.

Le Toine va à l’école quand il n’y a pas trop de travail au moulin, c’est un élève doué. Bien vite, il compte de tête sans se tromper, s’occupe des clients et son oncle lui laisse de plus en plus de responsabilités. Il est dégourdi  et sait bientôt régler la vitesse de rotation du moulin, peser les sacs de farine et de blé,  piquer les meules quand elles sont trop lisses, ou réparer les engrenages en bois de la roue.

Il est doté de beaucoup d’imagination avec des idées parfois un peu farfelues qu’il expérimente avec plus ou moins de réussite. Quand il y a beaucoup de travail, il passe parfois sa nuit à faire tourner le moulin. Dans la nuit des jeudis aux vendredis, les nuits claires, vers trois heures du matin, il coupe l’eau du bief. Un étrange et angoissant silence s’installe au moulin; les roues et les meules ralentissent, puis s’arrêtent. Une demi heure plus tard, il ouvre doucement la vanne : l’eau coule à nouveau les engrenages se remettent à fonctionner et les meules et tamis à tourner, le moulin reprend son ronronnement avec le battement incessant des roues en bois. Le lendemain matin,  son oncle Jean Marie entre dans la cuisine le sourire aux lèvres, regarde la table où gisent de belles truites juste le nombre nécessaire pour le repas de midi : "c’est bien ce que j’ai entendu cette nuit Toine, merci, mais attention de ne pas te faire attraper…" dit-il. Le Toine est fier, il aime attraper en passant la main sous les pierres les belles truites en laissant les plus jeunes trop petites.

Son oncle, son père et son instituteur, conscients que Le Toine n’aura que très peu de biens mais a de bonnes dispositions intellectuelles, l’encouragent à aller à l’école primaire de Saint-Julien, puis à l’école supérieure de Craponne et enfin à l’Ecole Normale de Montbrison dans la Loire. Craponne se situe à la lisière de la Haute Loire et de la Loire, aussi le directeur de l’école supérieure présente, au concours d’entrée à l’Ecole Normale, la moitié de ses élèves dans un département et l’autre moitié dans l’autre. Le Toine reçu dans la Loire fera toute sa carrière dans ce département.

L’étude du violon est obligatoire et sa sœur Marie l’aide avec ses économies à acheter l’instrument. Il joue encore de temps en temps à ses filles quelques airs connus comme « Le temps des cerises ». (Cette chanson est associée à la Commune de Paris de 1871, l'auteur étant lui-même un communard ayant combattu pendant la Semaine sanglante.)

Pendant toutes ses études, il revient au moulin pendant les vacances scolaires : il aide à faire la comptabilité, à remplir les papiers, encourage Jean Baptiste à travailler à l’école, hélas, sans grand résultat, mais trouve en Julia une enfant douée pour les études.

En 1907, Il a 18 ans, son oncle décide de construire une nouvelle maison d’habitation. Les maçons, les charpentiers, envahissent la cour du moulin. A midi la tablée de la cuisine est pleine de monde. C’est le bon temps. (Sic !)

C’est une belle et luxueuse bâtisse : les murs extérieurs sont crépis et soigneusement peints avec des encadrements en trompe l’œil. La porte d’entrée ouvre sur un couloir. A gauche  la salle à manger, pièce d’apparat, est revêtue d’une jolie tapisserie, à droite la cuisine est grande avec une longue table de tout un pan de mur, mur muni de placards, l’eau de l’Ance arrive au dessus de l’évier et s’évacue directement dans le bief, une porte donne une cave voutée qui permet de conserver les légumes tout l’hiver ( pommes de terre, carottes, choux, poireaux, navets, oignons… ), et tout droit un escalier en bois menant aux quatre chambres du haut, elles sont grandes avec de belles menuiseries de jolies peintures et de belles et grandes fenêtres orientées au sud, au denier étage un vaste grenier avec un pigeonnier et au nord un charnier pour sécher et conserver les différents morceaux du cochon (qui a été tué aux premiers froids hivernaux) : lard, saucisson, jambon… et d’autres morceaux conservés dans des jarres recouvertes de graisse.

 

Antoine est toujours plein d’idées, des plus ingénieuses aux plus folles. Il y en a une qu’il a cher payée : à l’Ecole Normale il y avait un potager pour nourrir les pensionnaires, charge à eux de l’entretenir. Pendant un hiver, Antoine ayant les intestins complètement détraqués par les sempiternels cardons de la pension, l’idée lui vient de prendre une bêche et d’aller de nuit couper les racines de ces légumes détestés. Les tiges des cardons fanent se dessèchent et meurent. Le malfaiteur est rapidement démasqué : il est renvoyé de l’Ecole Normale, ne finit pas ses études et ne peut pas passer l’examen final. C’est un désastre. Il ne sera pas instituteur titulaire. Antoine demande un poste d’adjoint avec un salaire bien moindre, et sur un poste délaissé par les autres candidats prioritaires : il atterrit en septembre 1910 à Aveizieux.

Antoine regrettera amèrement ce geste d’adolescent, il l’a payé toute sa vie avec une carrière bien en deçà de ce qu’il aurait pu avoir et n’a pas été payé pendant les 4 ans de guerre.

 

Silencieusement la famille ressort du cimetière.

Philomène est fatiguée et ne se sent pas la force de poursuivre jusqu’à Bourianne. En compagnie des deux plus jeunes, elle va s’installer, pour les attendre, dans un champ qui lui appartient au bord de la rive gauche de l’Embron, un petit affluent de l’Ance, la rivière qui coule en contre bas de Saint-Julien.

Tout à l’heure, Antoine reviendra y déposer des « balances » pour attraper quelques écrevisses pour le repas du soir. En prévision de cette pêche, il est allé chercher chez sa sœur Marie qui est maintenant bouchère, des déchets de viande qu’il a mis à faisander : cela pue mais les écrevisses adorent. Cette pêche consiste à placer au fond de l’eau claire de la rivière des cercles métalliques recouverts d’un filet en ficelle fine et soutenu par trois ficelles attachées à un buisson. Au milieu de la balance on dépose un peu de viande avariée. Il n’est pas rare, en l’espace de deux heures, d’attraper une bonne trentaine d’écrevisses.

Sa femme va un peu rouspéter en disant que c’est bien du travail pour pas grand-chose à manger, mais les filles adorent chipoter ces crustacés, et lui aime passer un moment à rêver au bord de cette rivière : toute son enfance est là dans l’odeur et le bruit de la rivière.

Accompagné des deux aînées, Ninette et Andrée, Il descend vers Bourianne, le hameau de sa petite enfance.

 

Bourianne après le décès de sa mère Virginie Salanon :

Antoine repense à la dispersion de ses frères et sœurs après le décès de sa mère. Sa petite sœur Marie cinq ans va chez Jeanne la dure grand-mère maternelle, Léon 4 ans reste chez son père, le petite Jeanne deux ans est recueillie par la grand-tante Marie Lagnier où elle est choyée, et Etienne le nouveau-né reste en nourrice mais hélas décède à l’âge de deux ans.

Joachim reste, seul avec son fils Léon (quatre ans) sur le domaine. Très vite il doit faire appel à une servante, une jeune fille pauvre du hameau : Joséphine que tout le monde appelle Anaïs. Elle travaille déjà chez Joachim quand elle donne successivement naissance à deux enfants nés de père inconnu. (A cette époque les filles mère n’étaient pas mises à l’index par la société comme ce sera plus tard). Les années passent.

Le 14 novembre 1900, Joachim Chevalier se remarie avec sa servante Anaïs, et reconnait ses deux enfants : Philomène et Julien ; puis 5 autres enfants naissent de cet union: Thomas, Marguerite, Léontine, Auguste, et la petite dernière Louise. Joaquim se retrouve riche de quatre enfants vivants du premier lit et de sept du second.

 

Antoine regarde ses deux filles dévaler la route vers Bourianne. Louise, la plus jeune de ses demi-sœurs a maintenant 19 ans, elle est à peine plus vieille que Ninette. Elles ont plein de choses à se raconter! Andrée aime beaucoup Louise et Louise est toujours curieuse de ce qu’il se passe « à la ville ».

Antoine a hâte de retrouver son père qui lit « La Tribune Républicaine » pour pouvoir partager avec lui ses convictions politiques. Les nouvelles mondiales ne sont pas bonnes.

Le gouvernement du Front populaire reçoit d'incessantes pressions des milieux d'affaires, le patronat contre-attaque en refusant d'appliquer les lois sociales. Léon Blum vient de démissionner : le Sénat lui a refusé les pleins pouvoirs financiers. Le franc vient de subir une dévaluation de 34% .

Ils appréhendent la  montée de fascisme en Allemagne qui a reconduit Hitler dans ses pleins pouvoirs pour quatre ans. Là bas les gens sont arrêtés pour atteinte aux bonnes mœurs  ou parce qu’ils sont objecteurs de conscience et envoyés dans des camps de travail. Certaines  œuvres d’artistes, jugées décadentes, sont détruites…

En Espagne ce n’est pas mieux. En avril, au pays Basque, la ville de Guernica a été bombardée par l’aviation allemande. Au début du mois, l’autorité absolue de Franco vient d’être proclamée.

 Antoine a peur d’une nouvelle guerre, que ce qu’il a vécu dans les tranchées ne recommence. Il reçut en décembre 1933 un fascicule de mobilisation à son nom, « plus ancienne classe 2ème réserve » et cela l’affecte beaucoup. Repartir à la guerre ! Lui qui a tant souffert pendant la guerre, souhaiterait que la génération suivante ne vive jamais cela ! 

 

La route est en pente douce, ils passent devant la coulée de lave qui appartient à son père  Joachim : ce champ des pierres pentagonales  est une curiosité de la région. La lave en refroidissant s’est cristallisée en donnant des milliers d’orgues basaltiques qui se sont cassés pour donner ces pierres si caractéristiques.

Les filles connaissent bien le chemin et tournent pour arriver à Bourianne. A l’entrée du hameau, sur la gauche se situe la petite maison de son père. Des cris d’étonnement et de joie fusent, ses frères et sœurs sortent de partout : Auguste ( 28 ans) de la remise en face de la maison où il est en train d’extraire le miel, Marguerite (34 ans) du potager des poireaux à la main, Anaïs et Louise (19 ans) de la cuisine, avec au bras un petit confié par l’assistance publique contre finances pour arrondir les fins de mois, c’est qu’avec cinq personnes, le petit bien de Joachim, amputé du bien de Virginie à la majorité des enfants du premier lit, a bien du mal à nourrir tout le monde, même si quatre des ainés sont déjà partis : Julien exploite une petite ferme, Philomène et Léontine se sont mariées, Thomas a pris un métayage.

 

Les hommes rentrent dans la cuisine boire un coup. Anaïs, comme toujours, est debout pour servir son mari. Elle garde une place de servante, ne prend jamais son repas avec lui et continue de le vouvoyer. Antoine est bien accueilli chez son père mais il ne s'y sent pas vraiment chez lui : « sa »maison, son enfance, c’est au moulin. Et puis il ressent un énorme vide: Léon son frère n’est plus là. Juste avant de mourir à la guerre, il a eu le temps d’adresser à sa famille une courte missive :

 

Le 18 août 1917

Comme je suis de plus en plus exposé, au cas où il m’arriverait malheur je veux que mon bien retombe sur mes deux sœurs Marie et Jeanne et sur mon frère Antoine.

Chevalier Léon

 

Comme Léon l’avait pressenti, un an plus tard, le 1er aout 1918, il est mort dans les combats de la Somme.

 

L’heure tourne et il ne faut pas trop s’attarder; Antoine regarde une dernière fois le manteau de la cheminée occupant presque toute la longueur de la pièce, le moulin à sel en granite posé devant la fenêtre, la grande table en bois avec ses profonds tiroirs pour remiser le pain de la semaine : des tourtes de seigle de 3 à 4 kg à la mie grise et dense au goût légèrement acide, le coffre en bois qui sert de siège avec un haut dossier vertical pour protéger les convives de l’air glacé de la porte, les clayettes en bois où sèchent les fromages accrochées au plafond … Les fromages d’Anaïs sont assez quelconque alors que ceux de Maria Berton, la sœur de Philomène, sont réputés dans toute la région.

Il retrouve ses filles Ninette et Andrée, qui rient, en grande conversation avec Louise; ils disent au revoir à tout le monde et ils se dirigent à pied vers Saint-Julien.

 

Cette fois-ci la route remonte, Antoine est essoufflé, et doit faire bien des efforts pour suivre l’allure juvénile de ses deux grandes filles. Il a bien arrêté de fumer depuis plusieurs années : un jour, lassé des reproches de sa femme, il a déposé son paquet de tabac sur la cheminée et n’y a plus touché. Mais les séquelles de son gazage pendant la guerre le gênent de plus en plus pour respirer. Quelle saloperie cette guerre ! Il essaye de chasser ces souvenirs trop durs, trop noirs. D’ailleurs, sa femme l’empêche d’en parler devant leurs filles, elle doit avoir raison…

 

Ses différentes mutations :

Il repense à sa sortie par la mauvaise porte de l’Ecole Normale, à son année d’instruction militaire du 10/10/1909 au 18/08/1910, puis à son premier poste en tant qu’instituteur adjoint à Aveizieux (au nord de St Etienne), et à son directeur qui voulait le marier à sa fille ! Mais lui n’en voulait pas !

Il est resté dans ce poste de  septembre 1910 à août 1914. Il a vu la guerre arriver, a été convoqué pour une période militaire pendant les grandes vacances 1913 au 36ème régiment d’infanterie de Clermont-Ferrand.

Et puis il y a eu la guerre et l’occupation du 1er aout 1914  jusqu’au 19 juillet 1919 : 4 ans d’enfer.

De retour au pays, il épouse sa chère Philomène le 10 septembre 1919 à Saint-André de Chalencon. Ils ont tous les deux 32 ans. C’est un beau mariage, le père du marié (Joachim) « portait bien » !

Le 12 octobre 1919 Antoine revient accompagné de son épouse à Aveizieux où il retrouve son poste d’instituteur.

C’est la commune qui doit loger les instituteurs. Certaines communes sont plus riches que d’autres, ou plus généreuses et, selon les villages, les logements sont plus ou moins confortables. Les communes bien dotées sont les plus demandées, et Antoine instituteur-adjoint sans le diplôme de l’Ecole Normale passe dans le mouvement d’affectation après tous les autres…

 

L’année suivante il est nommé à Estivareille (entre Usson et Saint Bonnet le Château): le logement est une espèce de petit cagibi dans un grenier sous les toits. Le directeur ferme les portes de l’école très tôt le soir, et plus d’une fois pour rentrer chez lui, Antoine est obligé de sauter par-dessus le mur après avoir fait passer sa bicyclette…. Sa première fille Virginie, rapidement surnommée Ninette, y nait  le 19/10/1920. Heureusement ils n’y restent qu’un an.

 

A la rentrée scolaire de 1921 il est nommé à Lérigneux (à l’ouest de Montbrison).

Il impose au village des mesures d’hygiènes élémentaires, une véritable révolution ! Il demande à la commune d’acheter un seau qui sera attaché à la chaine du puits et réservé exclusivement à cet usage. Car c’est  le seul point d’eau potable, et les gens viennent y puiser avec leur récipient, qui est parfois le seau hygiénique qu’ils viennent rincer !

Il fait fonction aussi de secrétaire de mairie : c'est lui qui écrit et signe l’acte de naissance de sa deuxième fille Andrée le 20/10/1921, un an et un jour après la naissance de l’aînée. L’appartement est inconfortable et Philomène très  fatiguée. Il faut songer à espacer les naissances.

 

Avec sa nouvelle mutation en 1923, il est chargé d’école à Saint-Martin de Coailleux (près de Saint Chamond). Il intègre un logement avec l’électricité ! Comme le reste du village, l’appartement n’a pas l’eau courante : il faut aller la chercher à la fontaine publique sur la place du village.

C’est là qu’est née Jeanne Marie-Antoinette (au doux surnom de Miette) le 26 avril 1924. A l’âge de 7 mois, ce bébé aux yeux d’un bleu presque violet meurt douloureusement une nuit de décembre  de rhumatisme articulaire aigu (cette maladie a disparu avec l’arrivée des antibiotiques). Depuis ce jour, le beau sourire de Philomène s’est en partie effacé…  Dans les oreilles d'Antoine, résonne encore le cri de Philomène avec, dans les bras, Miette sans vie.

C’est aussi à Saint-Martin de Coailleux que Marcelle, surnommée bien vite Micheline, a vu le jour, le 31/01/1927. Les 2 grandes sœurs, Ninette et Andrée ont 6 et 5 ans et aident leur mère dans les petites taches ménagères. Le potager et quelques poules améliorent l’ordinaire de la famille. Au printemps elles gardent les poules dans les recoins enherbés près de la route, ce qui leur permet de « tenir en œufs la famille ». La mère de Philomène bien âgée, Augustine et veuve depuis de longues années, vient les rejoindre pour passer quelques mois en hiver. Elle fait des séjours, à tour de rôle, chez chacun de ses 5 enfants. (née le 16 aout 1845, décédée le 17juillet  1928 à 82 ans à St André en Chalencon chez une autre de ses filles : Maria Berton)

 

Le 1/10/1928 Antoine est enfin nommé directeur de l’école primaire (4 classes) de Fraisses, un faubourg de Firminy dans la vallée de l’Ondaine.

Dans cet appartement de fonction, ils découvrent le confort et la modernité. Très vite l’eau arrive à l’évier, puis le gaz, qui alimente le réchaud à deux trous pour la préparation des repas. La proximité du bassin minier de Saint-Etienne permet d’acheter du charbon qui convient bien à la cuisinière et de l’anthracite qui tient plus longtemps pour les poêles des chambres. Et confort suprême pour les filles : les WC sont sur le palier (ils servent aussi pour la mairie) avec un siège en bois percé d’un trou rond, au dessus d’une fosse que l’on vide régulièrement. Les enfants n’ont plus peur de tomber dans le trou ! Le plancher de la cuisine vient d’être recouvert d’un linoléum pour un entretien plus facile. Ils y sont bien.

Dans la cour un bassin sert de lavoir, les aînées aident leur mère chaque semaine à faire et rincer  la lessive, l’hiver leurs mains sont rouges et gonflées de froid.

 

Il ne croit ni en Dieu ni au paradis ni à l’enfer. L’enfer il l’a vécu, il sait où il se trouve. Pour faire plaisir à sa femme, il a laissé Ninette aller au catéchisme, puis les autres ont suivi. C’est un instituteur passionné par son métier, il aime «emmener» ses élèves au Certificat d’Etude, mais aussi au concours des bourses après de âpres discussions avec les familles pour les décider à envoyer leur enfant faire des études à l’école supérieure. A partir du mois de mars, il garde, après la classe, ses élèves de grande section pour les faire réviser. Il organise le voyage en se faisant prêter une charrette et parfois partage son casse-croûte avec l’élève trop pauvre. Il a toujours de très bons résultats, et il en est fier.

 

Pas à pas, Antoine et ses 2 filles ont gravi la côte et sont arrivés à Saint-Julien. En redescendant vers Ancette, il voit sur la droite la maison Lanier, la famille de forgerons dont il descend par sa grand-mère paternelle, Marie Lanier. Après son mariage, Jeanne maintenant veuve, et son mari sont allés habiter Saint André de Chalencon, juste en face de la sœur de Philomène, Maria Berton.

 

Antoine pense que le goût pour l’instruction lui vient probablement de cette famille Lanier, qui fait instruire ses enfants, depuis plusieurs générations bien avant la création de l’école publique. Ils sont pauvres mais instruits, et nombreux sont ceux qui sont entrés dans les ordres : Antoine a lu le courrier de sœur Gabrielle Lanier partie de Bordeaux en 1874, en bateau à voile vers Nouméa en Nouvelle- Calédonie, et celui d’une autre sœur partie de Marseille quelques années plus tard, dans un bateau avec roues à aube pour Pondichéry par le canal de Suez en passant devant le Vésuve en éruption. Elles sont mortes, toutes les deux, bien loin de leur pays d’origine et de leur famille…

 

Au bord de l’Embron, se retrouvent Philomène, Micheline et Anne-Marie, la Canou. Elles ont sorti le repas du panier, étendu un tissu sur l’herbe. Les petites ont les pieds dans l’eau.  Les éclaboussures et les rires des filles fusent. Tout le monde déjeûne allègrement…

La famille plie bagage et se dirige vers le moulin.

Le cœur d’Antoine se sert. Son oncle et sa tante tant aimés ne sont plus de ce monde : Jean-Marie est mort en 1925, et l’année dernière Rosine s’est noyée en tombant dans le bief. Personne n’a vraiment su ce qu’il lui était arrivé. Encore un grand vide dans sa vie.

 

Le moulin

Au moulin, Le Toine d’Ancette retrouve son « cousin frère » : Jean-Baptiste. A 38 ans, c’est maintenant lui le propriétaire du moulin. Avec sa femme Fanny (37ans), Ils ont trois enfants : Rose 10 ans, Joseph dit Jojo 5 ans et Hilaire 1 ans. (Deux autres naissances compléteront la famille Marius en 1938 et Thérèse en 1941).

Il entre dans cette maison d’habitation qu’il a vue construire juste avant la guerre par son oncle. Une belle et riche bâtisse dotée au rez-de-chaussée d’une grande salle à manger et d’une cuisine pourvue à l’arrière d’une cave voutée pour remiser pommes de terre, carottes, raves… Au premier étage se trouve quatre grandes chambres, et au deuxième un grand grenier avec un saloir (le charnier), et un pigeonnier.

 Fanny propose du café suivi d’une petite goutte. Le Toine en profite pour prendre des nouvelles de Rosa et Julia, ses « cousines sœurs ».

 Julia, la Canou de la famille, a suivi les traces d’Antoine : elle est institutrice et s’est mariée à Pierre RICHARD.

Rosa, l’ainée, a vécu bien des malheurs. En 1914 elle devient amoureuse d’un ouvrier embauché au moulin. Celui-ci part à la guerre et Rosa s’aperçoit  qu’elle est enceinte quelques temps plus tard. Lorsque son amoureux apprend par un des rares courriers qui arrive aux poilus que sa Rosa est enceinte, il envoie aussitôt une lettre pour reconnaitre le futur bébé. Ce qu’il avait pressenti est arrivé peu de temps plus tard : il est tué au combat sans avoir eu de permission pour régulariser la situation.

C’est Antoine qui, de retour de la guerre, a aidé Rosa à remplir tous les papiers pour permettre à son fils d’être reconnu comme pupille de la nation.

Mais les malheurs de Rosa ne se sont pas arrêtés là. Au moulin on a besoin de bras : un prisonnier allemand y est envoyé. Folle de douleur après avoir appris la mort de son fiancé, Rosa se console dans les bras du beau prisonnier. A la fin de la guerre, celui-ci part sans se douter qu’il laisse Rosa enceinte : la petite Jeannette nait. Rosa est une fois de plus fille mère. Elle trouve un bon gars qui l’épouse et reconnait Jeannette. Le bonheur n’est que de courte durée : un jour d’orage son mari est foudroyé dans son champ ! La malchance poursuit la pauvre Rosa et cela attriste beaucoup Antoine.

 

La cuisine est vaste, la maison sent une opulence par rapport à la maison de son père. La maison est crépie à l’extérieur, les pièces sont spacieuses et revêtues de papier peint…

Jean-Baptiste lui parle des récoltes, du prix du grain, du cheval malade, des récoltes de l’année, de la meule qu’il a changée, des moulins industriels se multiplient et font du tort à la petite meunerie…

Antoine fait le tour du moulin, il sent les odeurs de farines fraiches, entend les bruits des engrenages en bois du moulin, de la chute de l’eau du bief, ensuite il va tâter les chevaux dans l’écurie, et toute son enfance remonte. Mais il constate que le moulin est moins bien entretenu que du temps de son oncle, il y a moins de travail et aussi moins d’ouvriers.

Le fumier s’amoncelle dans l’étable, les outils ne sont pas rangés, les ruches sont mal disposées, et, tout à l’heure, Fanny lui a expliqué en riant que le beau papier peint du salon avait été mangé par les chèvres un jour où elle avait oublié de fermer la porte de la maison ! Aucune amélioration n’a été faite : toujours pas de toilette : on va faire ses besoins dans l’étable ou au dessus du bief…

 Ici, Le Toine est chez lui, il récupère sa canne à pêche qui est suspendue dans l’entrée de la maison, et retourne au bord de la rivière pêcher des truites. Plus question de les pêcher à la main maintenant qu’il est instituteur ; il doit montrer l’exemple.

Andrée et Ninette, aidées de leur mère, prennent leur ouvrage d’aiguille : elles préparent les trousseaux pour partir toutes les deux en pension. Andrée est ravie de participer à ces travaux mais il voit bien à la frimousse de Ninette qu’elle aurait préféré prendre un livre.

Après avoir placé les balances pour les écrevisses appâtées avec la viande avariée et laissées sous la responsabilité des 2 cadettes, Antoine prend sa canne à pêche.

La santé de sa femme l’inquiète quand il la voit si fatiguée et si pâle. Il va falloir payer la visite chez le médecin et les médicaments.

Ce n’est pas cette année qu’il essayera de mettre en bocaux du coulis de tomates du jardin. L’année dernière il en avait mis dans des bouteilles de limonades, mais la stérilisation n’avait pas bien marché et quelques semaines après, les bouteilles s’étaient misent à exploser, l’une après l’autre, dans la cave. Philomène, un peu exaspérée par les idées trop novatrices de son mari, avaient interdit à ses filles de descendre à la cave de peur qu’elles se blessent…

Demain pour gagner quelques sous, il ira « cuber » le bois avec Micheline. Ils partiront, tôt le matin, avec le casse-croûte de midi dans lequel Philomène aura glissé une boîte de pâté, une petite douceur pour la fillette. Avec l’aide d’un décamètre, d’un calepin et d’un tableau de conversion, ils se rendront sur une coupe de bois, mesurer la longueur et le diamètre de chacun des arbres abattus pour calculer le volume du bois coupé pour les propriétaires des coupes.

Le soleil commence à baisser il faut songer à rentrer. Il part ranger sa canne à pêche au moulin, dire au revoir à sa famille. Une charrette passe et leur propose de les ramener à Saint-Georges : Philomène et les 4 filles sont ravies, Le Toine préfère retourner à pied tranquillement.

 

La démobilisation

De noirs souvenirs continuent de resurgir.

A sa démobilisation le retour dans « ses foyers » été douloureux pour Antoine.

- Léon son frère a été tué dans l’Aisne le premier août 1918. Quelques temps avant il avait écrit une lettre testament dans laquelle il laissait ses biens à ses frères et sœurs utérins. 

(A été tué à la fin de la guerre 1914-1918 le 01.08.1918 à Grand Rozoy (Aisne) Transcrit sur les registre de la mairie de St Julien d'Ance le 08.05.1919 sous le n° 3803 / 34)

- Quelques jours plus tard : le 8 août 1918, Jean Ranchoux l’époux de sa sœur Jeanne est lui-aussi tué. Jeanne se retrouve veuve de guerre et, depuis, élève seule comme elle peut son fils Joannès né en 1914.

- Sa cousine sœur Rosa a perdu son premier amoureux à la guerre.

- Sans parler du frère de Jean Ranchoux, Jules Ranchoux, boucher du village, marié et père de deux filles : appelé, il part au combat et n’a pas de permission. Alors qu’il est sous les drapeaux sa femme tombe enceinte (amour illicite, viol ?). Mise au ban du village, elle accouche seule et meurt ainsi que le bébé. Démobilisé Jules se retrouve veuf avec deux fillettes, il se remariera avec Marie Chevalier, la sœur d’Antoine. Ce mariage n’a pas comblé Marie. Elevée à la dure dans son enfance, elle reproduit ce qu’elle a vécu et mène tout le monde à la baguette : son mari, ses belles filles Julienne et Céline, (mais aussi hélas, avec sa nièce Anne Marie Chevalier, après le décès de ses parents).

Aucun enfant n’est venu bénir l'union de Jules et Marie. Elle, très pieuse, est capable de refuser de vendre de la viande à des clients si elle les soupçonne de vouloir en manger le vendredi.

Mais Antoine a un faible pour sa sœur Marie qui a tant souffert dans sa jeunesse avec sa grand-mère Jeanne Nuel. Et, après l’épisode du coup de cheval, c’est naturellement avec elle et son mari qu’il a troqué la jouissance de quelques prés contre une petite maison de vacances. Tous les ans, pour la fête de la Vierge Marie le 15 août, sa sœur les invite à manger une tête de veau. C’est devenu une tradition : le matin sa belle fille Julienne a la désagréable mission de nettoyer la tête de veau et de la faire cuire, pendant que Marie s’occupe des clients. Une fois la boucherie fermée, les rideaux sont tirés et une table est dressée dans la boutique où le repas de famille a lieu. Antoine adore la tête de veau, mais ses filles n’ont pas les mêmes goûts et leurs mines un peu dégoutées le font sourire. Elles ont eu la chance de ne pas avoir connu les tranchées le froid, la faim avec les cantines qui n’arrivent pas !

Le métier de boucher à cette époque était très différent de celui de nos jours. Il n’y avait pas de réfrigérateur. Les paysans tuaient et consommaient leur propre cochon au début de l’hiver et le conservaient par salage, séchage et fumage toute l’année. Ils avaient aussi leurs propres poules, lapins, et moutons. 

Le boucher  tuait et  vendait uniquement des veaux ou bœufs. Alternant d’une semaine à l’autre. Il tuait la bête le vendredi (le magasin était fermé ce jour là), la découpait et commençait à la vendre le samedi. La vente se poursuivait le dimanche matin et le lundi. Le boucher faisait cuire les restes de viande le mardi pour les conserver. Le jeudi il ne restait plus rien en boutique.

 

Sur la place de Saint-Julien, sur le monument aux morts,  il prend le temps de lire la liste « des Morts pour la patrie ». Tous ces noms lui parlent : son frère Léon, mais aussi son meilleur ami, ses camarades de classe …

Sa femme ne veut pas qu’il parle à ses filles des horreurs qu’il a vécu pendant la guerre.

 

La guerre

Il leur a simplement expliqué qu’il avait été mis dans l’artillerie à cause de ses capacités : il savait conduire et soigner les chevaux, et calculer les angles de tir.

Il leur a raconté comment on le faisait monter dans des ballons captifs pour estimer les lignes ennemies et régler les tirs des canons, comment il refroidissait le canon avec les pièces de tissu plongées dans l’eau quand les tirs trop nourris le faisaient rougir, comment ils étaient obligés de boire de la gnole mélangée à de l’éther avant de monter à l’attaque ou de « nettoyer » à la baïonnette une tranchée prise à l’ennemi c'est-à-dire achever les blessés en économisant des balles … Il avait vu des camarades  fusillés "pour l’exemple",… plus d’une fois, il est resté un des rares rescapés de son bataillon et a été aussitôt réincorporé dans un autre. Il a écrit des lettres sous la dictée pour ses camarades analphabètes : lettres pudiques et touchantes.

Il a gardé pour lui tant de choses innommables : le froid, la faim,  la soif,  la peur, les camarades  qui sont morts dans ses bras en attendant les brancardiers qui n’arrivaient pas, sa difficulté d’obéir à des ordres stupides de supérieurs peu instruits, et de servir de « chair à canon ».

Il a connu toutes les boucheries de cette grande guerre : Douaumont, le Chemin des Dames, Fort en Vaux, Verdun, la bataille de la Somme…

Puis le 29/03/1918 à Broyes, il est gazé et blessé aux jambes et aux chevilles par des éclats d’obus.  Evacué seulement une semaine plus tard, à Beauvais, il y est soigné puis passe sa convalescence sur les bords de la Loire. Un répit dans l’horreur, mais il y voit ses frères de douleur : les estropiés, les manchots, les culs-de-jatte, les aveugles, les gazés et les rendus fous...

Puis en septembre 1918, il est renvoyé dans l’enfer du front pour les derniers combats. Et ce n’est pas encore fini : il est affecté à l’armée d’occupation de la Sarre en Allemagne, pendant encore 8 mois, avant d’être enfin démobilisé !

 

Tout à ses pensées, Le Toine est arrivé à Saint-Georges. Il entre dans la maison qui sent bon la soupe et les écrevisses, Andrée est en train de mettre la table. Dans deux jours ils rentreront à Fraisses, les vacances sont presque finies, mais avant Philomène doit subir une opération.

 

 

 

 

La suite…

Philomène décèdera dans les bras d’Antoine, d’une embolie pulmonaire au retour de son hospitalisation le 18 septembre 1937. A cette époque les opérés restaient alités plusieurs jours sans avoir le droit de se lever.

Ninette ira à l’Ecole Normale, mais Andrée ne partira pas en pension au lycée professionnel : elle restera à la maison pour élever ses deux petites sœurs.

Antoine ne survira pas longtemps à sa femme. Le 31 décembre 1938, il fera une chute dans les escaliers menant au jardin et décédera quelques heures plus tard à l’hôpital de Firminy.

Leurs 4 filles se retrouveront orphelines, et obligées de vider très rapidement l’appartement de fonction de leur père…

Comme leur père elles se trouveront séparées et placées dans différents endroits, comme leur père elles connaitront  la guerre, les rationnements et les bombardements mais en tant que civile…

Mais tout cela est une autre histoire ou plutôt 4 autres histoires…

 

 

 

 

Antoine CHEVALIER

 

Né le  04novembre 1888 à St julien d’Ance

Décédé le  31 décembre 1938 à Firminy (hôpital)

Marié le  10 septembre 1919 à JOUSSERAND Philomène Clothilde à St André en Chalencon.

Description du livret militaire : cheveux et sourcils châtains, yeux bleus, front couvert, nez moyen, menton rond (avec une fossette), visage ovale, taille 1,59m.

 

Services aux Armées : Classe 1908  Un total de 6 ans, 11 mois et 6 jours

Service militaire : Soldat, canonnier.        (1an, 11 mois et 16 jours : livret militaire)

01.10.1908. Conseil de révision. Classe 1908. Matricule LM 2915.

10/10/1909 au 18/08/1910 Instruction militaire :(livet)

-08.1913 à 09.1913. Période au 36e Régiment d'Artillerie à Clermont Ferrand.

 

Campagne contre l'Allemagne. 01.08.1914 au 19.07.1919.( Matricule 1636). (4 ans, 11 mois, 18 jours)

. 01.08.1914 au 20.09.1914. 5e Régiment d'Artillerie lourde.

. 20.09.1914 au      03.1915. 114e Régiment d'Artillerie lourde. Changement de N° de régiment à la suite d’une réorganisation de l’armée.

. 03.1915 au 11.11.1917. 106e Régiment d'Artillerie lourde.

29.05.1916. Citation à l'ordre de la Nation. 2e Armée A.L.A. Est. 106e Régiment d'Artillerie lourde.  Peloton de tir. 4e Pièce. 3e Batterie. Maréchal des Logis. Michel Albert. Lieutenant Colonel Wasser. Mais pas de décoration.

20.12.1916. Citation à l'ordre de la Nation.  Opérations sur les fronts de Verdun et de la Somme. 1er Groupe. 106e Régiment d'Artillerie lourde. Général Poulinier. Toujours aucune décoration.

. 11.11.1917 au 05.01.1918. 355e Régiment d'Infanterie.                 (Pourquoi est-il dans l’infanterie ?)

. 05.01.1918 au 29.03.1918. 106e Régiment d'Artillerie lourde.

. 29.03.1918. Blessé à Broyes (Somme). Gazage et blessure à la jambe. 

Evacué le 04.04.1918 à Beauvais. Puis convalescence sur les bords de la Loire

. 15.09.1918 au 01.10.1918. 111e Régiment d'Artillerie lourde.

. 07.10.1918 au 11.11.1918. 306e Régiment.

.1918 - 1919 Occupation de le Sarre (Allemagne).

.19.07.1919 Démobilisation.

 

Aucune décoration. Simplement 2 citations à l'ordre de la Nation.

 

 

A noter qu'un des vice-présidents de l'association, Michel Goguely, historien, a fait une exploitation exhaustive des archives remarquablement conservées au Moulin depuis le 16 ème siècle à nos jours ; archives déposées, une fois numérisées, aux archives départementales de Haute Loire en 2014-2015.

Michel Goguely historien de l'association et ancien président

La revue « Les Cahiers de Craponne » et sa région N°XXXVII Année 2015 comporte un article de M.Goguely intitulé « Les Meuniers d'Ancette avant la Révolution Française » (50 pages).

Démarche non mercantile de valorisation de la biodiversité à travers la diffusion des connaissances, la diversité des points de vue et l'usage coopératif du multimédia.